Guet-apens (The Getaway, 1972), réalisé par Sam Peckinpah, écrit par Walter Hill (d'après le roman de Jim Thompson Le Lien conjugal)

L'histoire 
Criminel endurci, le détenu Carter « Doc » McCoy (Steve McQueen) ne supporte plus la vie carcérale dans laquelle il se morfond depuis plusieurs années. Grâce à l'appui de sa femme Carol (Ali MacGraw), le shérif Jack Benyon (Ben Johnson) accepte d'aider Doc McCoy à obtenir sa liberté. En échange, le malhonnête représentant de l'ordre fera chanter le couple, en lui confiant la réalisation d'un hold-up de banque...


The Getaway, polar solide, efficace et anticonformiste, superbement photographié par Lucien Ballard, est peut-être le film le moins personnel du réalisateur. Inégal, jonglant entre scènes de violence sèches et moments plus sereins, il reste cependant un spectacle absolument remarquable (surtout au vu des circonstances qui ont amené le réalisateur à bafouer malgré lui le roman d'origine). Retour sur la genèse d'un des plus gros succès commerciaux de Sam Peckinpah...
 
 

Écrivain génial mais qui restera fauché toute sa vie, auteur de polars noirs et amers aujourd'hui célèbres, Jim Thompson a dépeint dans The Getaway (publié en France en 1959 sous le titre Le Lien conjugal et réédité en 2012, dans une nouvelle traduction, sous le titre L'Échappée) la sanglante cavale d'un couple de fugitifs parmi les plus marquantes de la littérature. Paru en 1958 à petite échelle (une constante, hélas, dans sa carrière), il retiendra l'attention de Sam Peckinpah, alors tout jeune scénariste et réalisateur pour la télévision, fasciné par la perversité et la noirceur du roman. Peckinpah ne réunira malheureusement pas la somme nécessaire pour les droits et se résoudra à laisser tomber le projet, la mort dans l'âme. Selon Robert Polito, auteur d'un excellent livre sur Thompson (Savage Art: A Biography of Jim Thompson), le réalisateur Samuel Fuller, un autre fan de la première heure qui aurait aimé adapter ce roman, a déclaré qu'il s'agissait de « la meilleure histoire de gangsters jamais écrite », si bien construite qu'on pourrait « la filmer telle quelle »...
Au cours de sa vie, Jim Thompson a connu une expérience plutôt malheureuse avec le 7ème art. Pour ses débuts à Hollywood, malgré son travail important sur le scénario de L'Ultime razzia (The Killing, 1956), son nom sera remplacé au générique du film par celui de Stanley Kubrick, réalisateur peu enclin au partage en matière de renommée. Le film relègue Thompson à « dialoguiste additionnel » et ne fera pas décoller sa carrière, en revanche, il fera démarrer pour de bon celle du cinéaste. Les deux hommes retravailleront toutefois ensemble sur Les Sentiers de la gloire (Paths of Glory, 1957). En dépit du succès du film, cela n’apporte toujours pas la notoriété méritée à l’écrivain. Thompson abandonne le cinéma pour se consacrer à l'écriture de romans même s'il a beaucoup de mal à en vivre. De nouveau au fond du gouffre à la fin des années soixante, il envoie ses manuscrits à plusieurs compagnies de productions cinématographiques dans l'espoir de négocier un contrat. C'est ainsi que David Foster, producteur de John McCabe (McCabe & Mrs. Miller, 1971, Robert Altman), découvre l'histoire de The Getaway et entrevoit d'emblée son potentiel...

Il engage aussitôt Thompson pour adapter son intrigue en scénario. Il l'écrit en quatre mois en restant très proche de son histoire originale, conservant notamment l'épisode surréaliste du dernier chapitre, dans lequel le couple finit au royaume d'El Rey, enceinte très fermée réservée à une colonie criminelle en marge de la justice, où ceux qui ont l'argent peuvent avoir la belle vie, tandis que les autres sont soumis à un régime peu enviable...



Robert « Bob » Evans est à l'aube des années soixante-dix l'un des hommes les plus puissants d'Hollywood. Producteur de grands succès comme Rosemary's Baby (1968, Roman Polanski) ou Love Story (1970, Arthur Hiller) qui ont sauvé la Paramount de la faillite, et bientôt du Parrain (1972, Francis Ford Coppola) et de Chinatown (1974, Roman Polanski), il rattrape son manque d'expérience dans le cinéma par un flair hors pair. C'est à lui que Foster soumet le script de Jim Thompson. Evans trouve également qu'il s'agit d'un très bon sujet et le soumet au comédien Steve McQueen, alors au creux de la vague depuis Bullitt (1968, Peter Yates). L'acteur s'y intéresse à son tour. Au même moment, Bob Evans se lance dans une autre production qui lui prendra vite tout son temps, celle du Parrain adaptée de Mario Puzo, délaissant plus ou moins The Getaway pour lequel Steve McQueen décide de prendre les choses en main. En effet, l'acteur vient de rejoindre la société de production First Artists (créée en 1969 par Barbra Streisand, Sidney Poitier et Paul Newman) et se propose de co-produire le film. Une de ses premières décisions est de virer Jim Thompson. McQueen n'aime ni sa vision pessimiste, notamment celle de la fin qu'il juge trop déprimante, ni le style d'écriture, plus bavard que porté sur l'action.
 
McQueen propose à la fois la réécriture et la réalisation à Peter Bogdanovich. Le réalisateur est alors au sommet avec La Cible (Targets, 1969) et La Dernière séance (The Last Picture Show, 1971) dont il termine le montage mais qui est d'ores et déjà annoncé comme un futur chef-d'œuvre. Pour l'aider à retravailler le scénario, son épouse d'alors, Pony Platt, qui monte ses films et exerce sur sa carrière une influence considérable (même déterminante), lui propose un scénariste débutant dont elle apprécie le talent, Walter Hill. Bogdanovich compte donner le rôle de Carol McCoy à sa muse, l'ex-mannequin Cybill Sheperd, actrice au physique avantageux mais au jeu médiocre (pour laquelle Bogdanovich plaquera bientôt femme et enfants) et qui jouait un des rôles principaux dans sa Dernière séance.

De son côté, Bob Evans vit lui aussi une histoire d'amour très fleur bleue avec Ali MacGraw, sa star de Love Story qu'il vient d'épouser. Craignant de la laisser trop longtemps loin des écrans, il aussi souhaite lui donner le rôle de Carol McCoy...


Ali MacGraw et Bob Evans


De son côté, Steve McQueen tourne Junior Bonner, le dernier bagarreur (1971) réalisé par Sam Peckinpah. Les deux hommes se sont déjà rencontrés six ans auparavant, sur le tournage du Kid de Cincinnati (The Cincinnati Kid) que Peckinpah a commencé à mettre en scène avant d'en être évincé (au bout d'à peine une semaine de tournage) par le producteur Martin Ransohoff. Les images tournées en noir & blanc par Peckinpah n'ont pas été gardées dans le montage final. Sur cette seule semaine de tournage, les rapports entre Peckinpah et McQueen étaient désastreux. Manifestement, cela ne les a pas dérangés pour retravailler ensemble. À présent, ils s'apprécient. Pendant que McQueen tourne Junior Bonner avec Peckinpah, Bogdanovich décide de quitter le projet de The Getaway, préférant réaliser une comédie avec Barbra Streisand et Ryan O'Neal, On s'fait la valise, docteur ? (What's Up, Doc?, 1972). Junior Bonner sort dans les salles et fait un bide. McQueen et Peckinpah recherchent désespérément un nouveau succès. Fort de leur nouvelle entente et de leur admiration pour l'un et l'autre, l'acteur en vient logiquement à proposer la réalisation de The Getaway à un Peckinpah qui, évidemment, n'attendait que ça...


Mais le bonheur est de courte durée : Peckinpah découvre le script de Walter Hill. Sur l'ordre de Bogdanovich, le scénariste a édulcoré le livre au point d'en diluer tout ce qui fait la noirceur et le pessimisme chers à Jim Thompson, et le conclut par un happy end. The Getaway n'est plus qu'un scénario de série B ordinaire, que Peckinpah accepte cependant de tourner en espérant pouvoir lui redonner de son mordant d'origine. Une des grandes différences entre le film et le livre est d'emblée son duo principal. Au fur et à mesure des pages et du périple cauchemardesque jusqu'au Mexique, le lecteur se rend compte du délitement du couple McCoy, de la corrosion subtile et progressive de leur confiance mutuelle, pour finir par découvrir leurs motivations intimes. Thompson alterne de façon à ce que le lecteur prenne parti pour l'un puis pour l'autre. Dans le scénario de Walter Hill, ce schéma disparaît. Cela démarre surtout par une implosion brutale de jalousie, qui n'existe pas dans le roman, pour finir par s'arranger dans une dernière partie où, redevenus amoureux et soudés, les McCoy seront prêts à affronter les dernières embûches avant la liberté...
 
Concernant ces deux protagonistes et leur psychologie, Peckinpah ne peut évidemment rien changer sans le consentement de la production et de Steve McQueen. Il se concentre alors sur les personnages secondaires, principalement le ménage à trois sadomasochiste entre le couple de vétérinaires pris en otage et le redoutable Rudy Butler (auquel Al Lettieri prête sa trogne de truand qu'il est aussi à la ville). Pour le casting, le réalisateur rameute sa troupe de comédiens plus patibulaires les uns que les autres : Dub Taylor, Ben Johnson et le jeune Bo Hopkins, ainsi que des nouveaux venus comme Jack Dodson, John Bryson ou Richard Bright.
Le film est tourné quasiment de manière chronologique, chose assez rare, et dès le début du tournage, Peckinpah s'entend mal avec sa vedette. Par exemple, McQueen digère mal une scène de douche collective tournée dans une vraie prison, avec de vrais délinquants sexuels dangereux. L'humeur de l'acteur est plus exécrable encore en raison de sa grande consommation d'héroïne. Heureusement, l'atmosphère s'adoucira au moment de l'arrivée d'Ali MacGraw. L'actrice installera une relative sérénité entre les deux hommes. Et si la jeune épouse de Bob Evans ne sait ni manier un pistolet, ni même conduire une voiture alors que son rôle l'exige, elle peut compter sur Steve McQueen pour lui donner quelques cours accélérés hors tournage.


Il y a de toute évidence, entre Steve McQueen et Ali Macgraw, une alchimie qui s'opère à l'image. L'idylle entre les deux vedettes (chacune mariée) n'a pas tardé à naître, et la nouvelle de la liaison adultère s'est vite répandue. Rapidement, le plateau est submergé par les paparazzis ou est survolé par des hélicoptères de la presse. Dorénavant, s'ajoute aux pires craintes de Peckinpah celle de voir débarquer sur son plateau Bob Evans fou furieux. Mais ce dernier, enfermé dans les salles de montage du Parrain, est beaucoup trop pris par l'entassement des problèmes de production avec Coppola, Brando et Pacino, qu'il n'a pas le temps de venir sauver son mariage.
Les affaires de cœurs sont également au centre des intérêts personnels du cinéaste, pas franchement connu pour être quelqu'un de délicat. Peckinpah vit alors une relation de couple difficile et épisodique avec Joie Gould, qu'il vient juste d'épouser et qui lui demande déjà le divorce. Le réalisateur sombre plus intensément dans l'alcool et la drogue sous le prétexte que, lorsqu'il est sobre, il n'arrive pas à mettre en scène. De son côté, McQueen digère mal la pression médiatique et se montre abominable avec toute l'équipe. Dans les derniers plans du film, qui sont également les derniers tournés, le couple McCoy est conduit au Mexique par un cowboy interprété par un vieux complice de Peckinpah, Slim Pickens. Sur les indications du réalisateur, il improvise un plaidoyer sur le mariage et la fidélité dans le couple. Les deux stars grincent des dents. Notons qu'au niveau improvisation, la violente séquence de gifles infligées par Doc McCoy à Carol n'a pas été préparée, en témoigne la réaction choquée d'Ali MacGraw visible dans le film.


Le tournage s'achève avec un retard de six jours et trois cent mille dollars de dépassement de budget (plus ou moins compensés par l'abandon du salaire d'Ali MacGraw sur les conseils de Steve McQueen, en échange d'un pourcentage sur les bénéfices éventuels). Trois mois de travail au montage plus tard, Sam Peckinpah présente The Getaway à un Steve McQueen loin d'en être réjoui. L'acteur compte bien profiter de son rôle prédominant sur cette production pour lui faire subir les coups de ciseaux qu'il souhaite. Il enlève la musique de Jerry Fielding, le fidèle compositeur de Peckinpah, et fait appel à un musicien plus dans l'air du temps, Quincy Jones. McQueen fera aussi quelques modifications (finalement mineures) sur le montage. Une rumeur prétend que lorsque McQueen a organisé la première de son montage, Peckinpah s'est levé de son siège pendant le film, est monté sur la scène et a pissé sur l'écran avant de sortir. Possiblement, toutefois cela demeure invérifiable.
 
Le film sort le 13 décembre 1972 aux États-Unis (en février 1973 en France), et fait un carton, figurant comme l'un des plus grands succès de la carrière de Sam Peckinpah. En tout, The Getaway a accumulé quarante millions de dollars de recettes à travers le Monde, remettant les carrières et du réalisateur et du comédien sur les rails...


Force est de reconnaître que Sam Peckinpah a su s'approprier le matériau de Walter Hill avec une sacrée aisance. Qu'il s'agisse du thème de la traque de malfaiteurs, de la dégradation du couple (qui est une récurrence autant dans sa filmographie que dans sa vie privée), de l'individualisme forcené, ou cette notion de « frontière mexicaine » que les fuyards doivent traverser pour être libres, et qui relie le film au western, nous retrouvons les éléments propres à son cinéma. Ce n'est absolument pas le film dont Peckinaph a rêvé de tirer du roman de Thompson, c'est certain, mais le réalisateur s'en sort avec les honneurs.
 
Ce qui rend The Getaway version 72 meilleur que la plupart des autres films d'action et, bien entendu, supérieur à son affligeant remake de 1993 par Roger Donaldson (basé encore sur le scénario de Walter Hill et toujours pas sur le livre), c'est évidemment la mise en scène impeccable et désarmante de Sam Peckinpah. Qu'il filme un gunfight dans un hôtel texan à des vitesses de défilement variées, ou une altercation face à deux flics durant laquelle Doc McCoy dégommera, avec un plaisir sadique, une Plymouth de la police à coups de fusil à pompe, le cinéaste prouve qu'il assure toujours derrière sa caméra (remarquons parmi les scènes d'action du remake qu'Alec Baldwin, qui joue un McCoy insipide, n'a qu'un seul coup de feu à tirer pour faire littéralement exploser les véhicules de police). Beaucoup de cinéastes essaient encore aujourd'hui d'imiter la marque de fabrique de Peckinpah. Jouant, comme à son habitude, sur la dilatation et la contraction du temps, Peckinpah arrive à en dire plus sur la psychologie de ses personnages qu'une centaine de lignes de dialogues. Rythmant parfois l'image sur le son d'autres scènes chronologiquement passées ou futures, le cinéaste utilise avec une maestria fascinante le montage alterné et les flash-backs / flash-forwards. À ce titre, nous ne pouvons que rester pantois devant la longue introduction dans le pénitencier, avec ce montage de sons réalistes particulièrement adroit, sans aucune musique. Le choix d'utiliser des lieux de tournage texans bien réels éloignent également le film de la fantaisie hollywoodienne en matière de décors.

Côté distribution, Steve McQueen livre bien sûr une interprétation efficace, équilibrant parfaitement son jeu entre le machisme et la vulnérabilité. Le « King of Cool » fait preuve de choix extrêmement judicieux dans son célèbre sens du détail, tant d'un point de vue physique (costume-cravate noirs, coupe de taulard, lunettes teintées) que dans le jeu (pour exemple ce surprenant et tendre baiser furtif sur les doigts d'Ali MacGraw dans le bus, après l'affrontement avec les deux policiers).
Ali MacGraw est malheureusement le choix le plus fade du film. Bien qu'il y ait dans le roman une confrontation entre l'amateurisme de la jeune femme et le professionnalisme froid du mari, Carol Ainslee McCoy est un personnage plus complexe, qui mérite une actrice avec un vrai tempérament, une personnalité plus forte pour l'incarner. Jane Fonda ou Faye Dunaway (même si cette dernière, fidèle à sa réputation, aurait sûrement amené avec elle d'autres problèmes sur le tournage) auraient pu donner chair, charme et davantage d'émotion au personnage. Avec son talent limité et sa gentille tête de reine de beauté, la comédienne n'arrange pas les objectifs de Peckinpah, Walter Hill ayant déjà laissé le personnage largement en retrait au profit du mari. Toutefois, je reste sur l'idée qu'elle a mille fois plus de qualités que la Kim Basinger du remake...


Le film présente des moments plus posés, parmi lesquels nous noterons surtout la très belle scène réaliste des retrouvailles au lit entre Doc et Carol. Les années passées sans se voir rend Doc incapable de faire l'amour. Au niveau spectacle, la séquence très hitchcockienne de la gare, avec le vol de l'argent et la poursuite dans le train, est une des plus réussies du cinéma de Peckinpah. Et puis, naturellement, il y a cette superbe fusillade dans l'hôtel à la frontière mexicaine. Munis de leurs colts ou du fusil à pompe, Doc et Carol affrontent une bande de malfrats à travers les étages. Cela restera une séquence anthologique qui influencera plus d'un réalisateur de films d'action, dont le plus connu sera John Woo. 
Si The Getaway n'est pas un chef-d'œuvre, il n'en demeure pas moins un grand film efficace et explosif, brillamment mis en scène et interprété, valant largement le coup d'œil. En espérant qu'un jour, une adaptation cinématographique plus fidèle du roman de Thompson fera des McCoy le véritable couple maudit qu'il doit être...
 


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